Le périscolaire
La maltraitance des enfants dans les Accueils Collectifs de Mineurs (ACM) et les structures périscolaires est une réalité systémique, présente partout en France. Le travail de recueil de témoignages mené par SOS Périscolaire[1] le montre clairement : punitions injustes ou disproportionnées, adultes qui crient sur les enfants, les privent de goûter ou de sortie, les enferment dans des salles, les menacent ou recourent à des violences physiques. Dans certains cas, ces violences vont jusqu’aux agressions sexuelles.
Comprendre ce qui se joue dans ces structures exige une analyse approfondie. Il serait facile de réduire le problème à quelques individus mal formés, démotivés ou mal intentionnés. Pourtant, cette lecture est insuffisante. Les violences ne relèvent pas uniquement de comportements individuels : elles trouvent aussi leur origine dans des fonctionnements institutionnels inadaptés.
Comme le souligne un récent rapport de l’INJEP[2] consacré aux Accueils Collectifs de Mineurs, ces difficultés « font système » : organisation des structures, poids des activités, formation, réglementation ou encore attentes institutionnelles contribuent ensemble à rigidifier les pratiques et à limiter la prise en compte des besoins des enfants.
Nous aimerions ici tenter de donner quelques exemples permettant, au plus grand nombre, de comprendre la dimension structurelle du problème. Les accueils périscolaires disposent rarement de lieux réellement pensés pour les enfants. Les espaces sont souvent inadaptés : salles trop petites, réfectoires, salles polyvalentes ou salles des fêtes transformées en espaces d’accueil, avec quelques jeux posés sur une table et des coloriages sur une autre. Ces environnements offrent peu de repères, peu de stabilité et peu de sécurité affective.
À cela s’ajoute une organisation du travail largement déconnectée du terrain. Les plannings, les horaires et les affectations des équipes encadrantes, du personnel de restauration, des personnes qui entretiennent les locaux, etc., sont conçus selon des impératifs administratifs, budgétaires ou techniques, souvent à partir de tableaux Excel, de logiciels de gestion ou d’autres critères sans réelle prise en compte des besoins des enfants ni des réalités éducatives. Les contraintes imposées par les services administratifs, techniques ou financiers se répercutent directement sur les équipes… et donc sur les enfants.
Au milieu de tout ça, les directions, responsables de la qualité de l’accueil (dont l’âge minimum est récemment passé de 21 ans à 18 ans), sont souvent démunies, empêchées d’exercer pleinement leur mission éducative. Elles sont rattrapées par la gestion des absences, des plannings, des contraintes administratives et matérielles. Elles se retrouvent régulièrement à faire office d’animateur·ices pour remplacer les absent·es au lieu d’observer, former, accompagner, contrôler et encadrer leurs équipes sur le terrain.
La direction d’équipes d’animation est une mission difficile. L’éducation implique des désaccords, des émotions, des visions différentes du cadre et de l’autorité. Les tensions existent, les contradictions aussi, parfois même devant les enfants. Ce qui permet de construire une cohérence éducative, c’est l’existence d’un projet commun, élaboré collectivement.
Mais cela demande du temps : des réunions, des temps de préparation, d’analyse de pratiques, de régulation et d’échange. Aujourd’hui, ces temps sont rares ou insuffisants. Lorsqu’ils existent, ils servent principalement à organiser les activités. Il reste peu de place pour réfléchir aux besoins des enfants, aux pratiques pédagogiques ou aux difficultés rencontrées sur le terrain.
Car, dans beaucoup de structures, l’activité est devenue centrale. Les familles, les financeurs, les organisateurs et parfois même les équipes accordent une importance prioritaire à l’occupation des enfants, au détriment de la réflexion éducative.
Ces organisations fragiles et inadaptées produisent des situations souvent contraignantes pour les enfants, alors même que ce temps devrait être un temps de loisirs et d’épanouissement. Elles ne permettent pas de respecter leurs rythmes et leurs besoins, ni de garantir leur sécurité physique, morale et affective.
Alors, dans ces conditions, nombreux·ses sont les enfants qui sortent du cadre, cherchent les limites, parfois sans les connaître, parfois pour vérifier que les adultes sont capables de s’occuper d’eux. Mais les problèmes ne viennent pas d’enfants prétendument « difficiles » ou « mal élevé·es ». Les animateur·ices se retrouvent à passer leur temps à essayer de tenir un cadre peu adapté, souvent flou, changeant, subjectif, peu sécurisant pour les enfants comme pour les adultes. C’est dans ces situations que certain·es adultes se retrouvent à crier, menacer, punir…
Les signalements et la protection immédiate des enfants sont indispensables. Mais si nous voulons empêcher durablement ces violences, nous ne pouvons pas nous limiter à une logique de contrôle ou de sanction individuelle. Les procédures et les dispositifs de surveillance supplémentaires ne suffiront pas à garantir la sécurité des enfants. Ils risquent même d’éloigner les pratiques éducatives de leurs besoins réels.
Certaines propositions, comme l’interdiction systématique qu’un·e adulte soit seul·e avec un enfant, partent d’une volonté légitime de protection. Mais elles peuvent aussi renforcer des logiques de gestion de grands groupes peu compatibles avec des pédagogies centrées sur le bien-être, les besoins et les rythmes des enfants.
Nous ne devons pas non plus laisser s’installer un climat de méfiance entre les familles et les professionnel·les, alors même que la coéducation repose sur des relations de confiance, de reconnaissance mutuelle et d’alliance éducative, comme le développe Carole Asdih dans Coéducation, compétences parentales et professionnelles.[3]
Les violences dans le périscolaire révèlent surtout un problème politique. La question de la raison d’être des structures doit être posée. Tant qu’elles seront pensées et considérées avant tout comme des moyens de garde où l’on occupe des enfants, nous ne pourrons éviter la maltraitance institutionnelle. Le message implicite du système est clair : peu importe la qualité de l’accueil, pourvu que les enfants soient gardés. Les violences — y compris sexuelles — prospèrent dans des organisations autoritaires, dysfonctionnelles, dénuées de sens et peu contrôlées.
Les élu·es des collectivités et des associations qui organisent ces accueils portent la responsabilité de l’élaboration et de la mise en œuvre de projets éducatifs. Ces documents, nécessaires à l’obtention des agréments permettant la déclaration d’un Accueil Collectif de Mineurs, sont censés définir les intentions éducatives et les conditions concrètes d’accueil des enfants.
Pourtant, dans de nombreux territoires, les accueils périscolaires restent pensés avant tout comme des dispositifs de gestion et de garde, sans réelle compréhension des enjeux éducatifs et des besoins concrets du terrain
Nous défendons l’idée de politiques éducatives ambitieuses, capables de construire des organisations adaptées aux besoins des enfants.
Mais quelle place accordons-nous réellement aux enfants dans notre société et dans les Accueils Collectifs de Mineurs ?
Doivent-iels simplement obéir aux adultes ? Peuvent-iels participer aux décisions qui les concernent ? Lorsqu’un·e enfant fait une bêtise ou sort du cadre, comment doit-on réagir ? Et à partir de quand une pratique, une habitude qui se veut éducative devient-elle maltraitante ?
Lorsqu’on demande à un enfant de 3 ans de mettre son doudou dans la boîte à doudous avec tous les autres pour ne pas le perdre, et qu’il n’aura le droit de le récupérer que pour faire la sieste ; lorsqu’on fait attendre 36 enfants pendant cinq minutes le temps d’obtenir le silence de tout le monde ; lorsqu’on leur refuse de sortir courir dehors parce que ce n’est plus l’heure, ou pas encore l’heure ; lorsqu’un·e enfant doit demander l’autorisation d’aller aux toilettes alors qu’iel en a besoin ; lorsqu’un enfant qui pleure doit « se calmer » avant qu’un·e adulte accepte de l’écouter ; lorsqu’un enfant refuse une activité et qu’on lui répond qu’il « n’a pas le choix » ; lorsqu’un groupe entier est privé de sortie parce que quelques enfants ont fait du bruit : où se situe la frontière entre cadre éducatif et violence institutionnelle ?
Notre société reste profondément organisée autour des contraintes des adultes. Les enfants doivent s’adapter aux rythmes, aux règles et aux logiques des institutions. Leur bien-être n’est pas la priorité.
Cette manière de penser la place des enfants s’inscrit dans ce que de nombreux travaux décrivent comme une société “adultiste”, où les besoins, les rythmes et les points de vue des enfants restent largement subordonnés aux contraintes et aux décisions des adultes.
L’éducation conventionnelle, longtemps répandue dans nos familles et nos institutions, s’est construite sur la peur, la punition et la domination des adultes sur les enfants. Ce modèle continue encore aujourd’hui d’influencer les pratiques. Pourtant depuis plus d’un siècle, les pédagogies de l’éducation nouvelle, de Freinet à Korczak, ont montré qu’il était possible d’éduquer autrement : sans humiliation, sans violence et sans rapport de domination.
Ces approches éducatives, centrées sur les besoins des enfants et le respect de leur personne, sont encore souvent caricaturées comme du « laxisme » ou de « l’enfant roi ». Notre société peine encore à penser qu’un cadre éducatif puisse exister sans rapport de domination entre adultes et enfants.
Dans les conditions actuelles, même les professionnel·les les plus engagé·es peinent à transformer les pratiques de l’intérieur.
Il est essentiel de pouvoir s’appuyer sur des regards extérieurs pour prendre du recul sur les pratiques, analyser les fonctionnements et accompagner les équipes dans leurs réflexions. Ces espaces d’accompagnement permettent de faire un pas de côté, de remettre du sens dans l’action éducative et de recentrer les organisations sur les besoins des enfants.
Aujourd’hui, ces démarches restent marginales, souvent dépendantes de volontés locales et rarement accessibles aux structures qui en auraient le plus besoin.
Si nous prenons au sérieux les signalements et les situations de maltraitance, alors les réponses doivent être à la hauteur des enjeux. Nous pourrions imaginer un véritable plan national comprenant : un accompagnement systématique des structures dans lesquelles des signalements ont lieu ; la mise en place de dispositifs de transformation accompagnée ; des financements publics de démarches d’amélioration des pratiques pour les structures qui le souhaitent.
Si les violences sont systémiques, les réponses doivent l’être aussi.
Nos enfants méritent que nous transformions durablement les organisations de leurs lieux d’accueil afin qu’ils et elles puissent, partout et tout le temps, y grandir en sécurité.
[1] https://www.sosperiscolaire.fr/
[3] https://shs.cairn.info/article/ADMED_153_0031/pdf?lang=fr&ID_ARTICLE=ADMED_153_0031